La première année et le reste de la vie 

« Notes de lecture », Gestalt, 2011/2 (n° 40), p. 186-191. URL: https://www.cairn.info/revue-gestalt-2011-2-page-186.htm#s1n3

La première année et le reste de la vie, Ruella Frank, Frances La Barre, traduit par Arianne Selz, L’exprimerie, 2012.

Lecture de Anne Carpentier 

Voici un livre riche et précis sur le mouvement en psychothérapie, écrit par une Gestalt-thérapeute et une psychanalyste du mouvement qui ne laisse pas ses clients allongés sur le divan ! Unies par l’attention portée à l’interaction, les auteures proposent une analyse fine du flux interactionnel, une observation minutieuse et non-interprétative du mouvement dans la relation.

Steve Hanks , peintre américain (Californie) hyperréaliste
Yield, céder à la gravité ( © Steve Hanks, US painter)

Pour les auteures, le mouvement est un mode originel de communication et non uniquement le soubassement d’un fonctionnement mental supérieur – et les neurosciences ont démontré que le mouvement et l’action sont intrinsèques de notre capacité à percevoir, ressentir, penser et donner sens à notre expérience.

Pour que le regard clinique puisse le saisir et le formuler, les auteures proposent un lexique du non-verbal. Il comprend les six mouvements avec lequel le bébé entre en contact avec l’environnement et que l’on peut apparier par polarité : lâcher-prise – pousser, aller vers – agripper, tirer à soi – relâcher. Chaque mouvement, en combinaison avec les cinq autres, émerge dans le contact, nourrit le sens de soi et soutient un self en perpétuelle création.

Ce lexique inclut les plans spatiaux dans lesquels le mouvement se déploie – horizontal, vertical et sagittal – et les qualités du « tempérament cinétique », selon que la tension musculaire du mouvement est entravée ou libre, que son rythme est abrupt ou graduel, d’intensité haute ou basse, constante ou fluctuante.

Dans un deuxième temps, les auteures décrivent le mouvement dans la première année de vie quand le non-verbal est le mode premier de communication. Avec les six mouvements fondamentaux et son tempérament cinétique, le bébé entre en contact avec ses parents, leur communique ses besoins et désirs et réagit aux leurs. Les parents interagissent avec ce bébé-là avec leur propre style postural, plus ou moins flexible et apte aux variations selon l’histoire qu’ils portent dans leur corps, où de l’inachevé a pu fixer des traces sensibles qui s’activent dans cette nouvelle relation. Les répertoires de mouvements peuvent alors se limiter dans une interaction qui se restreint simultanément ou, au contraire, se diversifier, cocréés dans la relation qui s’en nourrit d’autant.

Des « désaccordages » et malentendus posturaux peuvent appauvrir l’interaction jusqu’à mettre la relation en danger : un père donne le biberon à sa fille et son bras ne forme pas un arrondi où elle se sentirait suffisamment soutenue. Elle crispe alors ses muscles pour se constituer un « faux-plancher » sur lequel elle ne peut ni s’appuyer ni lâcher prise. Sans ce fond qui donnerait clarté sensorielle et puissance à sa poussée, aller vers, attraper et tirer à soi, de la bouche à la tétine, se fait dans une rigidité qui bride le plein contact. L’interaction s’imprègne de cette tension et ce désajustement momentané, s’il se chronicisait, pourrait teinter durablement cette relation, et d’autres, en s’imprimant dans la mémoire corporelle.

Dans un troisième temps, les auteures illustrent, à travers deux vignettes, psychanalytique et gestaltiste, comment les motifs posturaux d’interaction non-verbale de la première année servent de base au répertoire interactif de la personne tout au long de sa vie.

L’observation des schèmes posturaux du client qui portent ou brident des ressentis, permet de saisir l’ailleurs et autrefois toujours actif qui façonne, en dehors du champ de la conscience, l’interaction présente en structurant la perception, le ressenti et la pensée. A partir de la fixité d’une posture, de la répétition d’un mouvement, on pourra tirer le fil de l’histoire portée dans le corps. Il ne s’agit pas de reconstituer l’histoire archaïque – ce n’est pas toujours possible, ni nécessaire – mais d’explorer le mouvement, d’accueillir et laisser se dérouler les ressentis qui émergent, d’augmenter la conscience de l’instant ; puis d’expérimenter de nouveaux répertoires, en contact avec l’environnement.

L’observation précise des séquences de mouvement du patient et du psychothérapeute, ainsi que de ses mouvements intérieurs, éclaire les influences mutuelles que recouvrent les concepts de transfert – contre-transfert, identification projective, phénomène de champ. Le psychothérapeute peut ainsi, avec le client, repérer et dépasser des ruptures de contact et élucider des aspects flous de l’interaction qu’aucun des deux protagonistes ne parvient à comprendre facilement.

La conscience immédiate (awareness) de la posture et du mouvement permet au psychothérapeute d’être au plus près de l’expérience du patient et de la sienne, nourrissant ainsi une empathie kinesthésique : la manière dont le psychothérapeute ajuste son corps en fonction du dialogue cinétique qui se co-construit, communique au client, souvent en dehors de la conscience, jusqu’à quel point il a été entendu et compris.

Notes: Traduction de The First Year and the Rest of Your Life, Movement, Development and Psychotherapeutic Change, Ruella Frank, Frances La Barre, Routledge, 2011.

© Anne Carpentier 2011, Revue Gestalt n°40, 2011/2

« Notes de lecture », Gestalt, 2011/2 (n° 40), p. 186-191. URL: https://www.cairn.info/revue-gestalt-2011-2-page-186.htm#s1n3

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Auteur : annecarpentiergestalt

Gestalt-thérapeute certifiée par l'EPG Psychopraticienne titulaire du Certificat Européen de Psychothérapie Formatrice à l'EPG

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